Quand j'étais petite, à l'école primaire, la maîtresse nous avait fait lire un livre pour enfants, "Tistou les pouces verts". En gros, c'est l'histoire d'un petit garçon tout mignon, très gentil, qui a les pouces verts, donc le pouvoir de faire pousser des fleurs partout, et qui est très malheureux quand les gens sont tristes ou méchants. Il fout des fleurs partout, dans la prison de la ville, dans les fusils des soldats, ça embête les adultes mais au moins ça les empêche d'être vilains.

Depuis, je me suis renseignée, il paraîtrait que c'est un grand classique de la littérature pour enfants, écrit par un grand auteur, Maurice Druon, et que c'est une véritable ode lyrique, empreinte de poésie... En tout cas, moi, à l'époque, ça ne m'avait vraiment pas emballée, et pourtant, j'aimais déjà bien lire. J'avais trouvé l'histoire gnangnan, sans intérêt, et le personnage de Tistou m'agaçait. Mais bon, on était obligé.

Quinze ans plus tard, je retrouve Tistou aux urgences. Tistou a maintenant quatorze ans, et s'il n'a plus les pouces verts, il a maintenant les mains bleues. 

Au départ, il vient chez nous pour un trauma crânien : il s'est cogné la tête, il a été un peu sonné, les parents se sont inquiétés, et nous l'amènent au cas zou. C'est mon externe qui l'a examiné : paramètres vitaux, examen neurologique de la tête aux pieds, tout est parfait, Tistou va très bien, il pourrait sortir tout de suite. Mais mon externe me tire par la manche : "Allez, steuplait, viens voir ses mains quand même, c'est bizarre."

Je traîne un peu les pieds en le suivant : des mains bleues chez un enfant qui se porte bien, j'ai beau me passer mentalement les 345 items de l'ecn en revue, ça ne m'inspire rien du tout, zéro, nada. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir trouver pour expliquer ça?

J'arrive dans le box : Tistou est assis sur le bord du brancard, les mains sagement posées sur les genoux, et me regarde avec l'air blasé des ados qui ont mieux à faire que de passer leur après-midi aux urgences entre papa et maman (et on le comprend). 

Il a deux mains de schtroumpfs, c'est un fait. Avec ça, il pourrait faire mannequin de mains dans le chapitre "Cyanose des extrémités" d'un bouquin de sémiologie. Jolie carrière en perspective.

D'après les parents, c'est depuis le choc qu'elles sont comme ça, c'est sûr. Et non, ça ne lui est jamais arrivé avant. Ça ne lui fait pas mal, il n'a pas de fourmis dans les doigts, il bouge toutes ses phalanges correctement, sans souci, et il n'a aucune perte de sensibilité. Et puis surtout, ses mains ne sont pas froides. Pas du tout. Bien chaudes comme il faut, avec tous les pouls, et une super saturation en O2 au capteur.

Et voilà, je suis perturbée.

Déjà, face à un seul patient, je trouve toujours ça compliqué d'avouer qu'on n'a pas un joli diagnostic bien clair à proposer. J'espère que ça viendra avec l'expérience. Mais face à un enfant ET ses deux parents morts d'inquiétude dont une mère infirmière (Attention, je n'ai rien contre les infirmières, je m'entends toujours très bien avec elles, mais quand même, après les médecins, c'est à mon sens la deuxième espèce de patients la plus délicate à soigner, et surtout, à rassurer...), je me sens vraiment très bête. 

J'ai presque envie de leur dire "Bon ben quoi, il s'est cogné la tête, il a les mains bleues depuis, mais il va très bien, alors on s'en fout, non? Rentrez chez vous maintenant, et bisous!" mais je ne les sens pas assez détendus du caleçon pour entendre ça.

Et puis, moi aussi, intellectuellement, ça me titille, cette histoire de mains-bleues-mais-chaudes-post-traumatiques. J'ai envie de savoir, de comprendre, de me coucher moins bête ce soir.

Je grille alors mon joker d'interne de 1er semestre "appel à un ami" et vais en parler à ma chef. "Je vais aller voir ça", qu'elle me répond. En attendant, parce qu'on a malheureusement d'autres Tistous bien plus graves ou bien plus vieux aux urgences, je passe à autre chose et vais voir un nouveau patient.

 

Trente minutes plus tard, je recroise ma chef. Elle a fait sortir Tistou.

Elle a trouvé ce qu'il avait, en lui posant UNE seule question.

 

"Dis, Tistou, c'est un jean neuf que tu portes là?"

 

Et elle l'a même guéri de ses mains bleues, via un passage au lavabo.

 

Voilà voilà. 

 

Hum.

 

De la grande médecine.

 

"Une véritable ode lyrique"...

 

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