Il était une fois une histoire triste.

Il était une fois une petite fille, née dans un lointain pays d'Afrique, il y a une trentaine d'années. Son papa n'était ni un grand roi, ni un homme bon, encore moins un homme riche, et il quitta la maman de la petite fille bien avant que celle-ci vienne au monde.

Sa maman mourut peu de temps après, et la petite fille fut confiée à une famille d'accueil, sans ressources, qui l'éleva du mieux qu'elle put.

Après une enfance misérable, la petite fille devint une jolie jeune femme, et parvint un beau jour, tant bien que mal, à quitter l'Afrique pour tenter sa chance en France. 

S'ensuivit malheureusement pour la jeune femme une succession d'échecs, de mauvaises fréquentations, qui l'entraînèrent dans un tourbillon de misère plus grand encore que ce qu'elle avait déjà connu. La rue, le trottoir et ses macs, la drogue et ses dealers violents, la dépression et l'alcool.

Alors qu'elle était perdue dans une abîme de violence et d'auto-destruction, Madame Cabossée fut recueillie in extremis par les bénévoles d'une association.

Elle réussit, à force de courage et de détermination, à sortir de la rue, se réinsérer dans la société, reprendre une formation professionnelle, trouver du travail, habiter une vraie maison. Elle était douée à son travail, et charmait son entourage par sa vivacité d'esprit. Elle finit même par rencontrer l'homme de sa vie, qui lui donna une merveilleuse petite fille.

"Ils se marièrent, eurent beaucoup d'enfants et vécurent heureux"? : l'histoire aurait pu s'arrêter là. 

Seulement, il n'était pas dit que Madame Cabossée allait définitivement avoir droit à sa part de bonheur.

Un soir d'hiver, rattrapée par d'anciens démons, elle prit de l'alcool, beaucoup d'alcool, et peut-être aussi une ou deux autres petites substances.

Ce soir-là, son coeur s'arrêta net. Pas longtemps, quelques minutes à peine. Le temps que le SAMU, appelé par son mari, arrive et la réanime. Le coeur était reparti, Madame Cabossée fut sauvée.

Mais ces quelques toutes petites minutes avaient suffi pour créer d'irréversibles lésions dans son cerveau, dont on ne put se rendre compte que quelques semaines plus tard, lorsque Madame Cabossée fut enfin extubée et réveillée.

À son réveil, elle n'était plus cette souriante jeune femme à la peau d'ébène, à l'oeil pétillant de malice et à la conversation pleine d'esprit. Elle ne savait plus où elle était, qui elle était. Agitée, désorientée, elle hurlait dans son dialecte natal, appelait sa mère, croyait voir s'approcher d'elle ses anciens bourreaux de la rue, et tombait de son lit en tentant de leur échapper.

Petit-à-petit, elle finit par reprendre un peu ses esprits, devint un peu plus cohérente, accessible au dialogue. Elle put sortir de son lit, se remit à marcher. Mais le mal était fait, et même à force de progrès, elle ne redevint jamais tout-à-fait comme avant.

Déambulant dans les couloirs du service de l'hôpital où elle s'était réveillée, son comportement restait instable, oscillant entre des périodes où les souvenirs revenaient, bien rangés dans son esprit, et des moments de brouillard épais où tout se confondait, et qui pouvaient alors la mettre dans des états d'agitation incontrôlables.

Elle était devenue une âme perdue dans un corps abîmé par la vie, flottant dans un pyjama de papier trop grand pour elle.

Mais surtout, désormais incapable de s'occuper de manière autonome d'elle-même, ni de ses proches, il n'était pas possible qu'elle rentre chez elle ainsi.

Cependant, son mari ne pouvait pas s'arrêter de travailler pour se consacrer pleinement à elle; et sa nature indépendante lui faisait refuser toute proposition d'aide humaine à domicile.

Elle était bien trop jeune pour prétendre à une place en établissement pour personnes âgées dépendantes. Pouvant marcher et s'échapper à tout moment, elle était également trop difficile à gérer pour un centre de rééducation neurologique classique.

Quant aux foyers pour personnes adultes handicapées, la plupart ne la trouvaient pas assez "lourde" pour lui donner une place prioritaire, et les délais d'attente s'annonçaient longs : Un an, voire plusieurs années...

Quelle solution pour cette jeune femme? Allait-elle rester à errer des mois durant dans ce couloir d'hôpital?

Qui allait bien pouvoir réparer Mme Cabossée?

 

 

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