Avoir 89 ans et encore toute sa tête, c'est pas mal.

Avoir 89 ans et porter ses courses soi-même quand on est asthmatique depuis plus de cinquante ans, c'est bien.

Avoir 89 ans et être autonome toute seule chez soi, quand on est passé en réanimation il y a trois mois (intubée pendant 24h) pour asthme aigu grave, c'est même très bien.

 

Aujourd'hui, Jacqueline se réveille chez nous, aux Portes, après une admission la veille aux urgences pour une petite décompensation de son asthme. Franchement petite cette fois, la décompensation, bien tolérée et tout, rien à voir avec la grosse frayeur d'il y a trois mois qui lui avait valu un passage éclair en réa.

Ce matin, le boulot de la petite interne urgentiste que je suis est donc de trouver rapidement une place en hospitalisation pour que Jacqueline continue à se retaper quelques jours en recevant son oxygène et ses aérosols, jusqu'à ce qu'elle retrouve ses capacités respiratoires habituelles.

Par chance, la CliniqueTrèsBienEtToutPrès a de la place pour la recevoir, et dès cet après-midi même. Je file donc faire la connaissance de Jacqueline pour la réévaluer et confirmer son transfert au plus vite.

 

J'entre dans la chambre, et tout de suite, je la sens pas, la Jacqueline. Oh, sur le plan médical, elle ne m'inquiète pas du tout, bien au contraire, elle est déjà assise au bord du lit, en robe de chambre, et respire plutôt bien avec seulement 2 petits litres d'oxygène dans les narines.

Non, c'est plutôt son caractère que je ne sens pas. Elle a l'air, comment dire... Chiante.

Je l'examine, tout est rassurant, puis je m'avance à pas de crabe, à tâtons, pour lui annoncer son transfert à la CliniqueTrèsBienEtToutPrès.

Et là, paf! Jacqueline résiste.

Cette clinique, elle n'y ira pas, un point c'est tout, elle n'a pas envie, ça ne lui plaît pas, elle préfère encore rester aux urgences, elle est pas mal ici, même si "quand même, elle n'a même pas le téléphone sur sa table de nuit" (Euh oui, mais justement tu es aux urgences Jackie chérie, on ne garde pas les gens plus de 24h normalement, d'où l'absence d'équipement de confort...).

Et puis d'abord elle est suivie par la GrandePneumologue de cet hôpital depuis des années, elles se connaissent bien, ça s'est toujours bien passé, alors si hospitalisation il y a, ce sera dans son service "comme on fait d'habitude", et pas ailleurs.

 

C'est son dernier mot Jean-Pierre, le refus est catégorique.

 

Sauf que pour nous, bloquer un lit d'urgences pour cette Tatie Jackie, ça ne nous satisfait que moyennement. On décide alors de passer un coup de bigophone à GrandePneumologue, qui comprend vite la situation et descend illico en renfort. C'est que notre GrandePneumologue, elle la connaît, la Jacqueline. Au bout de vingt ans de consultations, elle a eu le temps de cerner l'énergumène. Et avant elle, c'était déjà le père de GrandePneumologue qui la suivait.

Elle toque à la porte, entre à pas de loups, et je la suis... Le visage de Jacqueline s'éclaire en reconnaissant sa GrandePneumologue adorée, mais niârk niârk niârk, elle ne sait pas encore que celle-ci est de notre côté et va tenter habilement de la faire plier...

Je m'efface sur le côté, le rideau s'ouvre, et à cet instant, devant moi, va se jouer un dialogue merveilleux, entre une GrandePneumologue qui connaît son sujet et une Jacqueline têtue qui, pleine de ressources, nous dévoile petit-à-petit un argumentaire incroyable, usant de tout son talent pour nous amadouer, endossant tour-à-tour une impressionnante palette émotionnelle.

 

 

Attention, voilà la Sarah Bernhardt du 3ème âge...

 

 

Elle commence bien sûr par la tirade de la vieille femme trahie, façon Don Diègue dans le Cid : "Comment, Docteur, même vous, en qui j'avais confiance, vous voulez que j'aille là-bas?" (Ô vieillesse ennemie! N'ai-je donc tant vécu que pour cette infâmie ? tout ça tout ça...)

Après, Jacqueline devient faussement naïve : "Tiens, c'est curieux, je pensais que je pouvais rester quelques jours ici, aux urgences..."

Elle enchaîne ensuite sur l'air de la mamie dépressive et mal en point qu'elle n'est pas : "Voyons, ne serait-ce pas possible de choisir de mourir en paix, plutôt que de continuer à me tourmenter?" (Euh, une mamie qui sort sur ses deux jambes de réa devrait survivre à quelques jours de clinique, chère Jacqueline...)

Puis elle tente l'approche technique : "Mais enfin, il n'y a pas de réanimation, là-bas, ce n'est pas raisonnable pour une grande malade comme moi!"

À la réplique suivante, Tatie Jacqueline nous lance d'un air entendu : "Bon, vous me dites que vous n'avez pas de place ici en pneumologie, mais entre nous, je ne suis pas dupe, on le sait, qu'il y a plein de chambres vides fermées, j'en ai déjà vu la dernière fois..." La réponse de GrandePneumologue sur la nécessaire désinfection des chambres après le passage d'un patient contagieux n'a pas l'air de la satisfaire.

Elle s'appuie ensuite sur des arguments pratiques : "Mais je ne peux pas être transférée, voyons! Je n'ai pas le téléphone pour prévenir mes enfants..." Ce à quoi ma réponse "Nous vous prêtons immédiatement un téléphone sans fil, Madame!" ne reçoit qu'une moue boudeuse.

Puis, elle tente de changer de sujet : "Et sinon, comment va Monsieur votre père, Docteur?"

Ensuite, elle essaie la bouderie, en mode revival de ses quatorze ans : "Bon ben, je ne vous parle plus alors, vous ne comprenez rien, de toute façon!"

Jacqueline-Kouchner nous dégote ensuite l'argument légal, surfant sur la tendance 4-mars-2002 : "Vous savez, d'après la charte du patient hospitalisé, je connais mes droits, et j'ai le droit de choisir mon établissement de soins!" Argument qui sera contré par GrandePneumologue qui lui rétorque gentiment "À condition qu'il y ait de la place dans cet établissement, Madame" (1 point partout, balle au centre).

Désemparée, elle tentera alors le tout pour le tout en nous simulant un arrêt en direct : "Oh, Docteur, attendez, je sens mon coeur qui se met à battre très vite, ça ne va pas, je le sens! Vous allez être obligée de me garder un peu ici!"

...

 

Jacqueline a encore un peu protesté pour la forme, mais dans le fond, elle avait déjà cédé. Elle n'est pas bête, Jacqueline, elle a très bien vu qu'on n'avait pas trop le choix, qu'on aurait nous aussi préféré la garder au chaud en pneumologie dans l'hôpital, et elle a compris qu'il était de son intérêt d'accepter le transfert.

Bon, elle a continué à jouer à la Tatie Danielle avec tout le personnel jusqu'à son départ en ambulance quelques heures plus tard, faut pas déconner non plus, elle a une réputation à tenir, Jacqueline.

 

 

 

 

Avoir 89 ans et être un peu chiante, c'est carrément bon signe.