Chez le généraliste chez qui je suis en stage en ce moment, il y a quatre sièges autour du bureau. Deux d'un côté, deux de l'autre.

De notre côté : un grand fauteuil en cuir, avec des accoudoirs et des roulettes, pour mon praticien. Une chaise à roulettes plus discrète, pour moi. 

En face : deux chaises en métal, toutes simples, identiques. 

J'aime bien quand les sièges en face de nous sont pris tous les deux.

C'est l'occasion d'observer un authentique pas de deux, toujours nouveau, souvent passionnant.

 

 

 

Il y a des duos qui s'affrontent.

Nisrine, une ado de 14 ans, maussade et provocante. Sa maman, une jolie quarantenaire, semble un peu dépassée par les événements. Elle nous l'amène pour des malaises répétés au collège. Malaises que minimise Nisrine dès que sa mère les décrit, émettant un gros "Pffff..." et levant les yeux au ciel. "Mais non, Maman, n'importe quoi....".

Après réalisation d'une batterie d'examens et de consultations, le diagnostic du neurologue sera clair : crises d'épilepsie. Depuis, Nisrine est toujours maussade, mais lève moins les yeux au ciel quand sa maman nous parle.

 

 

Des duos qui s'épaulent.

Jean-Jacques, 83 ans, veuf depuis peu, très doucement frontal, pas encore dément. Il a toujours un petit sourire doux lorsqu'on parle devant lui, et il ne nous entend plus très bien.

Sa fille de 50 ans a pris son père chez elle, prend sa santé en main, s'inquiète pour lui. C'est elle qui prend rendez-vous pour lui, et elle s'asseoit à ses côtés en face de nous. Et lorsque Jean-Jacques nous réclame encore des Stilnox pour dormir, elle nous chuchote très vite en apparté "Hum... ou alors on lui donne un peu de sucre, hein Docteur?", avec un gros clin d'oeil appuyé.

 

 

 

Des duos inespérés.

Sabine, 30 ans, enceinte de son premier enfant. Son futur bébé, au creux d'elle, est le fruit d'une troisième tentative de FIV. Juste avant qu'elle n'apprenne qu'elle était enfin tombée enceinte, le papa est reparti. Sabine s'est retrouvée seule. Le bébé grandit maintenant en son sein depuis six mois.

Seule, puis à deux, puis seule, puis à nouveau à deux, peut-être un jour à trois, Sabine avance.

 

 

 

Des duos qui ne sont plus.

Nicole, 79 ans, veuve, vit seule chez elle, fait ses courses seule, gère seule ses médicaments, et vient seule en consultation.

Mais lorsqu'au moment de régler, elle ouvre son portefeuille, derrière la petite fenêtre plastifiée, il est là. Sur un rectangle de papier jauni par le temps, Robert, en uniforme, droit et fier dans ses bottes face à l'objectif, sourit en noir et blanc. Il ne quitte plus Nicole depuis son départ, il y a trente-deux ans. 

Il l'accompagne.

 

 

 

Des duos qui s'accrochent.

Jacqueline, 89 ans, vient avec Pierre, 71 ans. Ce n'est pas son mari, ni son fils, ni même un neveu. C'est lui qui prend rendez-vous pour elle, afin que l'on fasse le point sur ses troubles mnésiques et les séances de stimulation cognitive à l'hôpital de jour. Il la regarde avec une tendresse incroyable, même quand elle le dispute parce qu'il veut l'aider à renfiler son gilet, ou à détacher le chèque. "Laisse-moi faire, je ne suis pas si gâteuse!"

Mais au moment d'écrire "vingt-trois euros et zéro centime", elle lui tend le stylo. "Vas-y, puisque tu tiens tant à m'aider".

 

 

 

Des duos qui font trio.

Fabien, 42 ans. Il vient "en urgence", accepté entre deux consultations, pour renouveler son traitement anti-diabétique. Il n'a plus rien, il a besoin d'insuline, il repart en voyage demain. Sa dernière prise de sang est mauvaise, sa tension aussi, et son poids n'a toujours pas changé. On en discute longtemps, presque un quart d'heure.

Au moment de lui demander sa carte vitale, Christelle, 43 ans, assise à ses côtés, prend la parole à son tour "Et pour moi Docteur, mettez-moi la crème de corticoïdes aussi, les plaques rouges sont revenues." On lui demande d'enlever son pull, on regarde, on lui explique, on prescrit le traitement adapté.

Au moment de lui donner son ordonnance, c'est Fabien qui intervient à nouveau : "Et Docteur, tant qu'on y est, on est venu avec le Papi aussi, vous avez bien deux minutes pour le voir? Il est resté dehors, mais il est juste là, derrière la porte, il a un problème aussi, il peut rentrer? Jamais deux sans trois hein, Docteur?"

 

 

 

 

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