Malgré la petite blague de Martine et son collègue (*Haha*), Monsieur André est a priori toujours vivant. Soit dit en passant, j'espère qu'ils réviseront rapidement leur liste de pensionnaires, et qu'ils ne font pas régulièrement ce genre de fausse alerte aux proches des résidents qui viennent les voir.

Ca leur évitera des crises de larmes à l'accueil de l'EHPAD, ça ferait mauvais genre. 

Je me dirige donc vers la chambre de Monsieur André.

Dans l’unité sécurisée pour patients déments, que j’appelerai ici le "carré VIP", et qui est parfois subtilement nommée "Unité Aloïs" dans d'autres EHPAD, la déco est toute aussi soignée qu'ailleurs.

Dans la salle à manger, au sol, un lino imitation parquet en acajou du plus bel effet. De ci, de là, des canapés en faux cuir couleur Terre de feu. Des guéridons en bois laqué avec des fausses plantes vertes bien imitées.

 

Ah, et ils ont mis des faux livres aux murs.

 

Oui oui, de faux livres.

Des livres tout plats, imprimés sur un papier peint en trompe-l'oeil, style "vieille bibliothèque un peu classe avec de beaux ouvrages". 

Ce serait quand même bête de mettre à des personnes démentes une vraie bibliothèque avec de vrais livres, hein? Des fois qu'ils essaient d'en attraper un, voire de l'ouvrir! Mon Dieu. 

 

Sur un bel écran plat fixé au mur, défilent en boucle les images de la dernière "Animation Bollywood" de jeudi dernier. Travelings prolongés, zooms sur les sourires édentés radieux des résidents, couleurs vives des saris des danseuses : ça fait presque rêver.

Une aide-soignante m'accompagne dans la chambre de Monsieur André, me réexplique la situation, puis me laisse seule avec lui.

Je l'examine. Monsieur André est complètement endormi, il se laisse faire, réagit à peine. 

Soudain, alors que j'écoutais son coeur, il ouvre brutalement les yeux, m'arrache le stéthoscope d'une main, essaie de me taper de l'autre main. Il m'insulte, puis se rendort.

Ce sera le seul contact direct que j'aurais avec lui. 

 

Après m'être fait mon idée, je ressors de la chambre à la recherche d'une infirmière, pour lui parler des prescriptions que je compte faire.

Je fais le tour de la salle à manger, cherche dans l'office : pas de trace d'infirmière, ni d'aucun membre de l'équipe soignante. L'aide-soignante qui m'avait renseignée un peu plus tôt n'est plus là.

Je me dirige donc, à défaut, vers la porte battante qui sépare l'unité sécurisée du reste de l'établissement. Fermée, évidemment. C'est son boulot, à cette porte, après tout.

Pas d'interphone pour se faire ouvrir.

 

Un clavier est fixé sur le côté droit : j'essaie les codes classiques, selon les recommandations des médecins de Twitter habitués des EHPAD : A1234, 4321B, 1111, 2017, code postal de la commune, n° de la rue, j'essaie tout.

Echec. 

Je tape à la porte, dans l'espoir que quelqu'un m'entende de l'autre côté.

Je ne parviens qu'à réveiller l'une des pensionnaires, avachie sur un canapé terre de feu. Elle me fixe d'un oeil vitreux, puis le referme, et se remet à ronfler. 

 

Raaaah! Se faire enfermer dans l'unité sécurisée, c'est l'erreur de débutant. 

 

Zigzagant à nouveau entre les canapés (terre de feu toujours), désormais tous occupés par des résidents en pleine sieste, je me poste devant chaque porte de chambre, à l'affût d'un mouvement ou d'un éclat de voix pouvant m'indiquer la présence d'un soignant. 

Personne. 

Je trouve une porte donnant sur l'extérieur : malheureusement, ce n'est qu'une terrasse clôturée de hautes grilles, ne permettant pas de faire le tour du bâtiment. 

Je rentre à nouveau, j'inspecte la salle à manger, envahie des ronflements des résidents.

J'avise un téléphone de secours, placé très haut sur le mur, hors de portée des pensionnaires aux silhouettes courbées et tassées par les ans.

La liste des numéros utiles placardée à côté ne comporte que ceux des cuisines, de l'intendant, de la directrice, du SAMU.

 

J'hésite.

 

Il est midi trente, je ne peux pas rester coincée ici indéfiniment, j'ai d'autres visites à faire avant mes consultations de l'après-midi.

 

J'ai faim, je n'ai pas déjeuné, je ne vois pas de vivres mangeables à ma portée.

 

 

Et en plus, je n'ai même pas de livre à bouquiner. 

 

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