Cette année, 1er mai oblige, juste après la valse des muguets, comme chaque année, a eu lieu la grande valse des internes, qui dans toute la France, passent d'un semestre à un autre, et changent de stage. Et cette année, pour la première fois, je danse aussi.

J'ai changé de stage, donc. J'ai quitté mon cher service d'urgences, où je commençais tant bien que mal à faire mon trou, pour un service de médecine interne et maladies infectieuses.

Externe, je détestais déjà les changements de stage. Arriver dans un couloir inconnu, rencontrer un tas de nouveaux visages, faire un effort pour apprendre rapidement les prénoms et les fonctions de chacun, se familiariser avec le fonctionnement interne au service, et accessoirement, découvrir une toute nouvelle spécialité médicale...

Dans ce contexte, en novembre dernier, en rajoutant à tout cela les nouvelles responsabilités qui me décombaient m'incombaient alors, l'arrivée dans mon tout premier stage d'interne avait été assez difficile. Mais à force, je m'y étais faite. Et contre toute attente, j'avais fini par apprécier mon stage. Beaucoup, même.

Ainsi, me disais-je, si j'avais survécu à ce radical changement de statut, je devais pouvoir m'habituer à n'importe quel changement de stage.

Erreur, grave erreur. 

En effet, passer d'un service d'urgences à un service d'hospitalisation traditionnelle, c'est un peu comme se lancer dans la pâtisserie quand on est déjà un grand chef en cuisine (oui, j'ai trop regardé Top Chef...) : les gens vous disent "Oh bah ça doit être plus facile pour toi, non?", alors que pour vous, au contraire, c'est comme si vous changiez de métier.

Et puis, c'est connu, "Les urgences, c'est du stress! Là au moins, en hospitalisation, tu vas être tranquille!".

Moué. Pas vraiment.

Laissez-moi vous expliquer.

Aux urgences, Madame Pouêt vient pour un problème X : on s'en occupe tout de suite, puis soit Madame Pouêt va mieux et elle repart chez elle, soit on la refile à un service d'hospitalisation pour suite de la prise en charge du problème X, sachant qu'il y a aussi souvent, par ailleurs, les problèmes Y et Z, moins urgents, à régler. En bref, la suite n'est plus trop notre problème.

En hospitalisation, c'est l'inverse : Monsieur Bidule entre pour un problème A : Durant son séjour, à coups de traitements multiples, prises de sang, examens divers, on va essayer d'avancer un peu jour après jour pour le régler, en prenant le temps qu'il faut. Mais par ailleurs, Monsieur Bidule peut chaque jour nous faire des petites suprises et dévoiler des merdouilles B, C ou D, parfois aussi graves qu'inattendues, et qu'il faut gérer rapidement, sans perdre de vue le problème A de départ.

 

 

Vendredi, 19h30, fin du deuxième jour de stage

J'ai essayé tant bien que mal toute la journée de prendre mes marques. J'ai sept patients sous ma responsabilité, j'ai pu tous les voir, ils sont cadrés, rien ne chauffe, je m'apprête à quitter le service tranquille, ils devraient tous pouvoir attendre patiemment mon retour lundi.

 

Mais c'est ce moment précis que choisit Monsieur Cabotin pour nous sortir du chapeau sa merdouille B du jour.

 

Capture d’écran 2013-05-10 à 19

 

 

Le problème A de Monsieur Cabotin est une infection en post-chimiothérapie pour une grosse et vilaine tumeur du cou. Monsieur Cabotin allait plutôt bien ces derniers jours, ne nous avait fait aucune surprise désagréable, l'infection est désormais quasiment réglée, et on parlait justement de son retour à domicile pour la semaine prochaine.

Mais Monsieur Cabotin vient de se mettre à saigner de sa tumeur.

 

Et bien entendu, c'est la première fois que ça lui arrive.

Et bien entendu, c'est un saignement important, que l'infirmière n'arrive pas à tarir.

Et bien entendu, à 19h30 un vendredi soir, l'oncologue référent de Monsieur Cabotin est injoignable. (Notez que j'ai quand même essayé... Sur un malentendu, parfois...)

Et bien entendu, je n'ai dans le dossier aucun protocole qui m'expliquerait quoi faire en cas d'hémorragie massive surprise.

Et bien entendu, tant qu'à faire, je me rends compte que je ne sais pas si la phase palliative a déjà été officiellement annoncée pour ce patient (dont la tumeur est vraiment méchante), où si il est encore classé comme "réanimatoire".

 

Les vieux briscards de la médecine vous le diront en ricanant : Ce genre de merdouille, c'est toujours le vendredi soir que ça arrive, ou bien le week-end. Un grand classique.

Mais cette fois, je ne vais pas pouvoir passer le dossier à un collègue. C'est mon patient, et si je ne règle pas le souci tout de suite, personne ne le fera à ma place.

 

 

Capture d’écran 2013-05-10 à 19

 

 

 


J'ai fini par régler la merdouille-surprise de M. Cabotin.

 

Bon, pas toute seule, j'ai tout de même été aidée par Super-ORL-d'astreinte (une bise pleine de reconnaissance en passant).

 

On a fini par tarir l'hémorragie, et M. Cabotin n'est même pas passé en réa. Enfin, pas ce soir-là.

 

 

 

Vendredi, 21h15, fin du deuxième jour de stage

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"Les urgences, c'est du stress! Là au moins, en hospitalisation, tu vas être tranquille!"

 

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