La Vie, ça commence, mais surtout, ça finit.

 

Ce jour-là, pour la première fois, j'ai constaté un décès.

Ironie du sort, je revenais justement de ma consultation à la maternité, tout heureuse, les bruits du coeur de mon bébé entendus au Doppler résonnant encore dans ma tête.

À peine arrivée dans mon service, la cadre m'a aperçue dans le couloir et m'a fait un petit signe pour me demander de rentrer dans une chambre. La chambre 12.

Je savais qui était hospitalisé dans cette chambre : Madame Bellevie, 85 ans, entrée la veille en très mauvais point, terrassée par une grosse infection rénale, au terme d'une longue bataille contre un cancer envahissant. Mais ce n'était pas "ma" patiente, et je ne connaissais pas les détails de son histoire. Alors, pourquoi m'appeler auprès d'elle?

En passant la porte, j'ai compris pourquoi : Madame Bellevie était en train de mourir.

Elle était allongée sur son lit, les yeux mi-clos, la bouche entrouverte, très calme. Autour d'elle, sa famille : un vieil homme moustachu, sans doute son mari, une femme sans âge, peut-être sa fille, et un jeune couple d'une vingtaine d'année, probablement des petit-enfants.

La cadre avait besoin d'un médecin pour constater le décès, et puisque je passais par-là... Mais si c'était sans doute imminent, et "prévu" depuis la veille, ce n'était pas encore fait : je voyais encore Madame Bellevie faire quelques rares petits mouvements du menton.

Nous attendions donc, tous, autour de cette vieille dame si calme.

La cadre, qui avait du voir des tas de gens décéder au cours de sa carrière, trouvait un mot apaisant pour chacun, et envoyait des sourires réconfortants adressés à qui croisait son regard.

La femme sans âge, qui avait du être déjà plusieurs fois endeuillée, tenait la main de sa maman, lui chuchotait des mots à l'oreille, la remerciait pour tout, lui disait combien ils étaient soulagés qu'elle s'en aille comme ça, apaisée, au milieu des siens.

Le vieux monsieur, qui se disait peut-être qu'il serait le prochain, tentait de retenir ses larmes, mais sa moustache était déjà tout humide. Il regardait Madame Bellevie avec une affection infinie.

Les jeunes, sans doute moins habitués aux décès, se tenaient un peu à l'écart, silencieusement, sans pleurer, mais visiblement très émus.

Quant à moi, intruse parachutée au milieu de cette pièce, j'observais toutes ces personnes qui voyaient partir leur épouse, leur mère, leur grand-mère.

Et je retenais mes larmes, moi aussi.

L'atmosphère émotionnelle était tellement lourde dans cette petite chambre.

Je n'avais pas vu beaucoup de personnes décédées au cours de mon cursus. Et je n'avais jamais vu une personne en train de décéder. Encore moins en présence de toute sa famille. 

J'ai pris sur moi pour rester aussi professionnelle que possible.

Je ne connaissais pas ces gens, j'étais là pour représenter les médecins, l'empathie, la neutralité, l'accompagnement stoïque dans leur souffrance. Ils n'avaient pas besoin d'une personne en larmes supplémentaire dans cette pièce.

Surtout ne pas pleurer, ne pas m'imaginer à leur place, ne pas penser à mes proches, ne pas imaginer ma propre grand-mère dans ce lit, non, surtout pas...

Madame Bellevie était toujours là.

Ça m'a semblé si long.

 

 

(À suivre...)

 

 

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