Chapitre 1 - Hier

Je suis affectée au service "Portes", c'est-à-dire l'unité en aval des urgences, qui regroupe quelques vraies chambres pour garder les patients 24h maximum, en attendant leur hospitalisation dans un service de l'hôpital ou bien leur retour à domicile, selon les cas.

À 8h30, on me transmet le dossier de Monsieur V., 55 ans, admis aux urgences dans la nuit pour une première crise convulsive. Monsieur V. a beaucoup fumé dans sa vie, et en a payé le prix : cancer pulmonaire diagnostiqué l'année dernière, avec une métastase hépatique, une métastase surrénale et une métastase cérébrale. Il est suivi en oncologie à la clinique du coin, où il va régulièrement faire ses cures de chimio.

Crise convulsive, donc. Un bilan est fait, le neurologue de garde est passé, mais la cause est chez lui assez évidente : la métastase du cerveau commence à se manifester, appuye un peu plus fort sur les neurones d'à côté, et a déclenché une crise d'épilepsie. 

D'après les transmissions, Monsieur V. va mieux, et nous n'avons pas de raison de le garder plus longtemps. Ses oncologues sont prévenus et pourront le voir en consultation dès demain pour faire le point. En attendant, il peut rentrer se reposer chez lui. J'appelle donc son épouse pour la prévenir, et vais faire la connaissance du patient pour lui annoncer cette bonne nouvelle.

Mais lorsque je vais le voir, Monsieur V. me dit qu'il se sent très faible. Il a moins faim depuis plusieurs jours, et n'a pas encore réussi à manger son petit-déjeuner ce matin. Je finis mon examen, qui est par ailleurs très rassurant, et lui promets de revenir le voir un peu plus tard, afin de lui laisser le temps de manger un peu entre temps.

Peu après, l'infirmière passe me voir : le dextro de Monsieur V. est bas, il est en hypoglycémie. Il n'a toujours pas touché à son plateau. D'ailleurs, m'avait-il précisé, il est devenu très difficile ces temps-ci, et ne mange plus que certains aliments qu'il aime encore, comme les compotes. 

Qu'à cela ne tienne, je passe le mot aux aide-soignantes et aux infirmières : qu'on aille chercher des compotes, des crèmes, et tout ce que Monsieur V. voudra bien manger. Pour ce matin, traitement de faveur, il sera dispensé des biscottes insipides de l'hôpital.

À l'heure du déjeuner, l'épouse de Monsieur V., fraîchement arrivée pour venir chercher son mari, me fait part de son inquiétude : elle le trouve toujours très faible, il n'arrive pas à se mettre debout, et elle ne se voit pas le ramener chez eux dans cet état. Madame V. est une petite femme brune pleine d'humour, qui devant moi charrie gentiment son mari pour lui arracher des sourires, tout en le regardant avec une tendresse infinie.

Je m'ouvre alors de la situation à mon chef, qui tente de joindre les oncologues de la clinique d'à côté. Ceux-ci nous rappellent peu après : ils n'ont pas de place pour cet après-midi, mais pourront prendre Monsieur V. dès le lendemain 9h, pour une hospitalisation dans leur service, à la place d'une simple consultation.

Devant cette solution qui nous convient et qui rassure beaucoup Madame V., il est convenu que nous garderons donc le patient en surveillance chez nous pour aujourd'hui et cette nuit, plutôt que de le parachuter au domicile dans cet état.

17h30, l'infirmière me tire par la manche : la tension de Monsieur V. est basse, à 8/5. Mon chef et moi nous précipitons dans sa chambre. Monsieur V. est toujours conscient, et papote avec sa femme. Un peu plus faiblard toutefois. Mme V. l'enguirlande gentiment : "Si seulement tu avais mangé un peu plus... Tu n'aurais pas une tension aussi basse!".

Remplissage à fort débit, scope, bilan, réévaluation clinique... Nous passons près d'une heure dans la chambre. La tension se normalise, Monsieur V. reprend des couleurs et nous semble hors de danger. Devant un petit 38°C de fièvre, nous commençons une antibiothérapie intraveineuse probabiliste, "au cas où".

 

18h30, la journée s'achève, nous transmettons à notre tour les patients des Portes, dont Monsieur V., à l'équipe de garde de nuit. 

 

En partant, je croise Madame V., qui m'adresse un large sourire et me remercie pour tous nos bons soins.

 

Je rentre chez moi.

 

 

Et je pense rapidement à autre chose.